Brahms en a rêvé, les Musicades l'ont fait !
Pour la première fois, autour du magnifique Stradivarius de Joachim, ami intime du compositeur, cinq instruments choisis de la grande lutherie italienne se sont unit pour fair erevivre, sous les doigts de prestigieux chambristes, la splendeur des deux sextuors de Brahms.
Allemagne, Italie, Génie du Nord, Génie du Sud...
Le choix des musicades 2006 est de montrer à quel point l'union de la Musique avec la sonorité est un mariage d'amour heureux. Ce que nous avons entendu le 12 mai [2006] à Lyon, salle Molière, c'etait la rencontre historique entre un compositeur, ses interprètes et un idéal sonore recherché depuis bientôt cinq siècles :
Mais en quoi était-ce un concert historique ?
Entre 1500 et 1550, l’esprit pragmatique des hommes de la Renaissance les incite à faire jouer sur des instruments à cordes frottées les parties traditionnellement chantées.
On voit ainsi apparaître vers 1540 un quatuor d'instruments en parfaite adéquation avec le quatuor vocal, à savoir :
un violon (soprano), un alto, un ténor, un violoncelle (basse).
Après la création de ce quatuor, aucune musique n’ayant été écrite spécifiquement pour lui, la basse trouve sa fonction à l’église, et le violon dans la rue. Ce n’est qu’au début du XVIIème siècle, avec Claudio Monteverdi que ces instruments prendront définitivement leur place dans l’orchestre ; la première sonate écrite pour violon est de Biaggio Marini, 1604.
D’autre part, il n’est pas le fruit d’une longue évolution, mais a été créé dans sa forme quasi-définitive, et ces instruments vont satisfaire ainsi tous les artistes, du XVIème au XXIème siècle. Cette famille d’instruments à cordes représente donc une exception notable, sachant que tous les autres instruments ont évolué au cours des siècles, à la demande des musiciens ou des compositeurs.
Comment expliquer cette géniale création, tellement en avance sur son temps ?
Nous savons que l’artiste qui a, sinon « inventé », du moins participé largement à cette « invention » était issu d’une grande famille de luthiers : l’Allemand Gaspard Tieffenbrucker, de Fussen.
Ville-clé dans la lutherie allemande et italienne, puisqu’on y construisait les luths pour Venise, cette cité de l'Allgau était un passage obligé pour les marchands vénitiens, alors maîtres du marché en Europe.
La recherche historique moderne fait état de liens privilégiés entre Tieffenbrucker et le Génie de la Renaissance, Léonard de Vinci. Il s’agit là d’une découverte majeure !
Dans l’ouvrage de référence sur Léonard de Vinci réalisé par l’Istituto geografico di Ferrara en 1975, on lit sous la rubrique « Léonard de Vinci et le violon » : « On affirme que, non seulement Leonardo connut la famille des Tieffenbrucker, mais qu’il en fut l’intime, et, certes, on ne réalise pas dans une demeure où il vient en ami une création de ce genre sans qu’il le sache. Il n’est pas possible que, connaissant Leonardo, il n’y ait pas mis la main. Il reste à trouver la preuve de cette argumentation. Elle existe, elle a existé. C’est à Leonardo qu’on attribue aussi la paternité de la volute. Le colimaçon n’est il pas un symbole mainte fois reproduit par Leonardo ?
D’autres hypothèses restent troublantes, comme le portrait de La Léda, où l’on voit deux bambins portant sur leur front le nom de Gaspard... » …bambins dont la coiffure, cheveux peignés sur les oreilles, dessine les coquillons de la tête d’un violon.
D’autres sources nous indiquent que trois enfants de la descendance de Tieffenbrucker se prénommaient Leonardo, fait troublant lorsqu’on connaît l’usage de cette époque en Italie de prénommer ses enfants comme le maître ou l’ami. En outre, le fait que ces instruments aient été conçus dès l’origine avec tous les principes actuels - architecture, fonction, vernis, proportions, etc. - nous incline à penser qu’ils n’ont pu être imaginés que par un artiste génial et visionnaire !
Le violon est donc né dans le nord de l’Italie, par la rencontre entre la culture et la technicité allemandes et les artistes de la Renaissance italienne. Ceci, bien entendu, par vagues successives, pour des raisons économiques et politiques : d’abord, Venise, phare de l’Europe, attire les luthiers allemands ; puis vient l’exode de nombreux protestants allemands, refusant de se convertir au catholicisme, et cherchant au sud des régions épargnées par la guerre de Trente Ans.
C’est en 1540 que Gaspard Tieffenbrucker s’installe à Lyon, vraisemblablement sur les conseils de Léonard de Vinci.
Lyon avait été choisie par le roi Louis XI, puis par François 1er, pour être une capitale européenne, et dans cet esprit furent créées quatre foires annuelles, exonérées d’impôt, pour attirer commerçants, artistes, artisans et industriels de Bohème, d'Italie et d'Allemagne.
La ville devient alors un passage obligé pour les marchands vénitiens, suivant la route d’Edimbourg, Londres, Paris, Lyon, Milan, Venise, et Lyon – Espagne. Dans le cadre de cette politique, plus de cent imprimeurs, par exemple, viennent à Lyon dès la fin du XVème siècle. Trente ans plus tard, six grands luthiers allemands et bohémiens s’y installent pour les mêmes raisons, les familles Tieffenbrucker d’Allemagne, et Hellmer de Bohème, étant les mieux connues. C’est aussi à Lyon que le violon trouve ses dimensions définitives, normalisées par rapport au système de mesure français, ce qui a laissé supposer, à tort, qu’il y avait été inventé.
Revenons maintenant à l’équilibre sonore recherché par les créateurs du quatuor à cordes. Cet équilibre, calqué comme nous l’avons dit, sur l’idéal du quatuor vocal, s’est lentement modifié pour des raisons fonctionnelles. Qu’est devenu le ténor, intermédiaire entre l’alto et le violoncelle, et que l’on voit dans le célèbre tableau de Véronèse « Les Noces de Cana » ?
Trop grand pour être joué à l’épaule comme l’alto, trop petit pour être joué comme un violoncelle, il a tout simplement disparu au cours du XVIIème siècle. Dès lors ne restent que le violon, l’alto et le violoncelle.
Au XVIIème et XVIIIème siècles, les grands luthiers des principales villes italiennes se spécialisent pour l’un de ces instruments :
A Brescia, de 1580 à 1630, les luthiers créent d’exceptionnels altos de grande taille, - taille qui, hélas, se réduira lentement par le fait que les musiciens des XVIII et XIX et XXème siècles devront jouer indifféremment du violon et de l’alto. Leur grave somptueux garde le souvenir des anciens ténors.
A Crémone, dès 1680, Nicolas Amati puis Antonio Stradivarius, grâce à la collaboration de grands virtuoses, comme Corelli et surtout Vivaldi, optimisent la spécificité du violon dans sa tessiture soprano.
A Venise, où se pérennise 100 ans plus tard la pensée esthétique de Monteverdi, les maîtres luthiers continuent de construire violons, altos et violoncelles en parfaite adéquation avec le quatuor vocal : mais c’est le violoncelle qui trouve ici ses créateurs les plus inspirés, Matteo Goffriller et Domenico Montagnana.
Les grands solistes, comme Viotti, Corelli, Vivaldi, puis Baillot, Duport, Paganini, Vieuxtemps qui possèdent tous une de ces merveilles, se montrent passionnés par le mystère de la sonorité. On retrouve ainsi le grand violoniste Joseph Joachim président d'un concours de lutherie, à Paris en 1855, le même Joachim pour qui Schumann et Brahms écriront leurs chefs-d'œuvre. On comprend pourquoi il possédait l’un des plus beaux Stradivarius connus en Europe, instrument que vous entendez, ce soir de mai 2006, à Lyon, dans les deux sextuors… de Brahms.
Ces instruments seront réglés par Jean-Frédéric Schmitt, maître-luthier expert à Lyon.
Il nous est particulièrement précieux de noter que c’est précisément à Lyon, carrefour historique du commerce et des idées, que nous avons la chance de réunir les instruments les plus caractéristiques de la grande lutherie italienne sous les doigts de merveilleux musiciens européens, dans le cadre d’une rencontre franco-allemande.
Jean-Frédéric SCHMITT